La cessation des paiements au Maroc constitue une notion centrale du droit des entreprises en difficulté. Elle marque un moment déterminant dans la vie d’une entreprise, car elle peut entraîner l’ouverture d’une procédure de redressement judiciaire ou, lorsque la situation est irrémédiablement compromise, d’une liquidation judiciaire.

Pour le dirigeant d’une société, l’identification de la cessation des paiements présente donc un enjeu majeur. Le Code de commerce marocain lui impose notamment de réagir dans un délai déterminé lorsque l’entreprise se trouve dans cette situation.

1. Qu’est-ce que la cessation des paiements au Maroc ?

La définition légale figure à l’article 575 du Code de commerce marocain.

La cessation des paiements est établie lorsque l’entreprise est dans l’impossibilité de faire face à son passif exigible avec son actif disponible.

Autrement dit, une entreprise est en cessation des paiements lorsqu’elle ne dispose plus des liquidités ou ressources immédiatement disponibles suffisantes pour régler les dettes qui sont arrivées à échéance.

Cette définition repose donc sur la comparaison entre deux éléments :

  • le passif exigible ;
  • l’actif disponible.

La cessation des paiements ne se confond donc pas nécessairement avec une simple situation de pertes ou d’endettement important.


2. Passif exigible et actif disponible : que signifient ces notions ?

Pour déterminer s’il existe une cessation des paiements, il faut examiner concrètement la situation financière de l’entreprise.

Le passif exigible

Le passif exigible correspond aux dettes dont le paiement est arrivé à échéance et qui peuvent être immédiatement réclamées par les créanciers.

Il peut notamment s’agir :

  • de factures fournisseurs arrivées à échéance ;
  • de dettes bancaires exigibles ;
  • de loyers impayés ;
  • de certaines dettes fiscales ;
  • de certaines dettes sociales ;
  • de créances résultant de contrats commerciaux ;
  • de toute autre dette certaine, liquide et exigible selon les circonstances.

L’actif disponible

L’actif disponible correspond aux ressources immédiatement mobilisables permettant à l’entreprise de faire face à ses dettes.

Il peut notamment comprendre :

  • les disponibilités bancaires ;
  • les liquidités ;
  • certains actifs immédiatement réalisables ;
  • les ressources dont l’entreprise peut effectivement disposer à court terme.

L’existence d’un patrimoine important ne suffit donc pas nécessairement à écarter la cessation des paiements.

Une entreprise peut posséder des immeubles, du matériel ou d’autres actifs de valeur tout en étant incapable de payer immédiatement ses dettes exigibles.


3. Une entreprise déficitaire est-elle nécessairement en cessation des paiements ?

Non.

Il s’agit d’une distinction essentielle.

Une entreprise peut enregistrer des pertes comptables importantes tout en continuant à payer normalement ses dettes exigibles.

À l’inverse, une entreprise peut disposer d’un patrimoine important mais être incapable de régler ses dettes arrivées à échéance.

La cessation des paiements doit donc être appréciée à partir de la situation de trésorerie et des dettes exigibles, et non uniquement à partir du résultat comptable.

Cette distinction est particulièrement importante pour les dirigeants qui doivent déterminer s’ils se trouvent dans une situation nécessitant l’ouverture d’une procédure judiciaire.


4. La cessation des paiements entraîne-t-elle automatiquement une liquidation judiciaire ?

Non.

La cessation des paiements constitue notamment une condition d’ouverture du redressement judiciaire, mais elle ne signifie pas automatiquement que l’entreprise doit être liquidée.

L’article 575 du Code de commerce prévoit que la procédure de redressement judiciaire s’applique à toute entreprise commerciale en cessation des paiements.

Le tribunal doit ensuite apprécier la situation de l’entreprise.

Si la situation de l’entreprise n’est pas irrémédiablement compromise, un redressement judiciaire peut être envisagé.

En revanche, lorsque la situation est irrémédiablement compromise, le tribunal peut prononcer la liquidation judiciaire.

La cessation des paiements constitue donc davantage un signal juridique majeur qu’une condamnation automatique de l’entreprise à disparaître.


5. Quand la cessation des paiements est-elle caractérisée ?

L’analyse doit être réalisée au cas par cas.

Le tribunal peut notamment examiner :

  • les relevés bancaires ;
  • les dettes arrivées à échéance ;
  • les créances détenues par l’entreprise ;
  • les disponibilités ;
  • les engagements financiers ;
  • les garanties disponibles ;
  • les actifs réalisables ;
  • la situation générale de trésorerie ;
  • les perspectives financières de l’entreprise.

L’objectif est de déterminer si l’entreprise peut réellement faire face à son passif exigible avec son actif disponible.

Le tribunal dispose à cet égard de pouvoirs lui permettant de rechercher les informations nécessaires afin de vérifier la situation économique, financière et sociale de l’entreprise.


6. Qui peut demander l’ouverture d’une procédure judiciaire ?

La procédure de redressement judiciaire peut notamment être demandée par le chef de l’entreprise.

Le Code de commerce prévoit également que la procédure peut être ouverte sur assignation d’un créancier, quelle que soit la nature de sa créance.

Le tribunal peut également se saisir d’office ou intervenir à la requête du ministère public ou du président du tribunal dans les conditions prévues par la loi.

Il est donc important pour un dirigeant de comprendre qu’une entreprise qui se trouve en cessation des paiements ne peut pas simplement ignorer sa situation en attendant une éventuelle action d’un créancier.


7. Quelle est l’obligation du dirigeant en cas de cessation des paiements ?

Il s’agit de l’une des obligations les plus importantes du dirigeant.

L’article 576 du Code de commerce prévoit que le chef de l’entreprise doit demander l’ouverture d’une procédure de redressement judiciaire au plus tard dans les trente jours suivant la date de cessation des paiements.

Ce délai de 30 jours doit être pris très au sérieux.

Le dirigeant qui constate que son entreprise ne peut plus faire face à son passif exigible avec son actif disponible doit donc rapidement faire analyser la situation afin de déterminer les démarches à entreprendre.


8. Que doit contenir la demande du dirigeant ?

La demande d’ouverture de la procédure doit être déposée au greffe du tribunal compétent.

Elle doit notamment exposer les causes de la cessation des paiements.

Le Code de commerce prévoit également plusieurs documents devant accompagner la demande.

Il s’agit notamment :

  • des états de synthèse du dernier exercice comptable ;
  • de l’inventaire et de l’évaluation des biens mobiliers et immobiliers ;
  • de la liste des débiteurs ;
  • de la liste des créanciers ;
  • du montant des créances et garanties ;
  • du tableau des charges ;
  • de la liste des salariés ;
  • d’une copie du modèle 7 du registre de commerce ;
  • du bilan de l’entreprise pendant le dernier trimestre.

Les documents doivent être datés et visés par le chef de l’entreprise.


9. Que se passe-t-il si certains documents manquent ?

Le défaut de certains documents ne signifie pas nécessairement que la procédure devient impossible.

Lorsque l’un des documents exigés n’est pas fourni ou ne peut être fourni que de manière incomplète, le tribunal peut mettre en demeure le chef de l’entreprise de fournir ou de compléter le document concerné.

Le tribunal peut également ordonner toute mesure utile permettant de vérifier la réalité de la cessation des paiements et la situation économique, financière et sociale de l’entreprise.


10. Cessation des paiements et redressement judiciaire

Le lien entre les deux notions est particulièrement important.

Le schéma peut être résumé ainsi :

Difficultés financières → cessation des paiements → analyse de la situation → redressement ou liquidation

Lorsque l’entreprise est en cessation des paiements mais que ses difficultés peuvent encore être surmontées, le redressement judiciaire peut permettre d’organiser la poursuite de l’activité et le traitement du passif.

Le redressement peut notamment conduire à :

  • un plan de continuation ;
  • une restructuration ;
  • une cession ;
  • ou, si aucune solution viable n’existe, une liquidation.

11. Cessation des paiements et liquidation judiciaire

La cessation des paiements peut également conduire à une liquidation judiciaire.

Mais il faut distinguer les deux notions.

La cessation des paiements décrit une situation financière et juridique de l’entreprise.

La liquidation judiciaire constitue une procédure judiciaire décidée lorsque les conditions légales sont réunies, notamment lorsque la situation de l’entreprise est irrémédiablement compromise.

Cette distinction est essentielle pour éviter une confusion fréquente : être en cessation des paiements ne signifie pas automatiquement que la société sera liquidée.


12. Quels sont les risques pour le dirigeant ?

Le respect du délai légal et des obligations imposées au dirigeant est particulièrement important.

Le Code de commerce prévoit notamment des conséquences lorsque le dirigeant commet certaines fautes dans la gestion de l’entreprise en difficulté.

Parmi les comportements susceptibles d’être sanctionnés figurent notamment le fait d’avoir omis de demander l’ouverture de la procédure dans le délai légal de trente jours, ainsi que certains actes destinés à retarder artificiellement la constatation de la cessation des paiements.

Le dirigeant doit donc éviter toute stratégie consistant simplement à repousser le problème sans analyser les conséquences juridiques et financières de cette décision.


13. Le dirigeant peut-il continuer à payer certains créanciers ?

Cette question est particulièrement sensible.

Lorsqu’une entreprise connaît de graves difficultés financières, le dirigeant peut être tenté de payer certains fournisseurs ou partenaires qu’il considère comme prioritaires.

Toutefois, après la cessation des paiements, certains paiements ou comportements peuvent être juridiquement problématiques, notamment lorsqu’ils ont pour effet de favoriser certains créanciers au détriment des autres.

Le Code de commerce prévoit d’ailleurs des sanctions dans certaines situations lorsque le dirigeant a, de mauvaise foi, favorisé un créancier au détriment des autres.

Il est donc préférable de faire analyser la situation avant de procéder à des paiements exceptionnels lorsque l’entreprise est en état de cessation des paiements.


14. Le dirigeant peut-il continuer à emprunter pour sauver l’entreprise ?

Le recours à de nouveaux financements n’est pas nécessairement interdit.

Toutefois, lorsque l’entreprise est déjà en difficulté, la recherche de nouveaux financements doit être réalisée avec une grande prudence.

Le Code de commerce prévoit notamment des sanctions à l’encontre de certains comportements consistant à utiliser des moyens ruineux pour obtenir des fonds dans le but de retarder la constatation de la cessation des paiements.

La recherche de financement doit donc s’inscrire dans une véritable stratégie de redressement et non simplement servir à repousser temporairement l’échéance.


15. La responsabilité personnelle du dirigeant est-elle automatiquement engagée ?

Non.

La cessation des paiements d’une société n’entraîne pas automatiquement la responsabilité personnelle de son dirigeant.

La société et son dirigeant restent juridiquement distincts, notamment dans une SARL ou une société anonyme.

Cependant, la responsabilité du dirigeant peut être recherchée lorsque les conditions prévues par la loi sont réunies, notamment en présence de fautes de gestion ayant contribué à l’insuffisance d’actif ou de comportements sanctionnés par le Code de commerce.

Il est donc essentiel de distinguer :

la dette de la société

de

la responsabilité personnelle éventuelle du dirigeant.


16. Cessation des paiements et insuffisance d’actif

Une procédure collective peut révéler une insuffisance d’actif, c’est-à-dire une situation dans laquelle le patrimoine disponible de l’entreprise ne permet pas de couvrir l’ensemble de son passif.

Dans certaines circonstances, le tribunal peut rechercher si cette insuffisance d’actif est liée à des fautes de gestion imputables aux dirigeants.

La responsabilité du dirigeant ne doit donc pas être appréciée uniquement au moment où la société cesse ses paiements, mais également au regard de la manière dont les difficultés ont été gérées.


17. Quels réflexes pour un dirigeant confronté à des difficultés ?

Lorsqu’une entreprise commence à accumuler les impayés, le dirigeant devrait notamment :

1. Faire établir une situation financière précise

Il faut identifier :

  • les dettes échues ;
  • les dettes à venir ;
  • les disponibilités ;
  • les créances clients ;
  • les actifs réalisables ;
  • les engagements bancaires.

2. Déterminer s’il existe une cessation des paiements

La question juridique centrale est de savoir si l’entreprise peut encore faire face à son passif exigible avec son actif disponible.

3. Ne pas attendre l’aggravation de la situation

Une entreprise peut parfois bénéficier de mécanismes de prévention avant que la cessation des paiements ne soit définitivement caractérisée.

4. Respecter le délai légal

Lorsque la cessation des paiements est établie, le dirigeant doit tenir compte du délai légal de 30 jours prévu par l’article 576.

5. Faire analyser les conséquences juridiques des décisions prises

Les paiements, nouveaux financements, cessions d’actifs ou opérations réalisées pendant cette période peuvent avoir des conséquences importantes.


18. Cessation des paiements : prévention ou procédure judiciaire ?

Le droit marocain des entreprises en difficulté ne se limite pas au redressement et à la liquidation.

Le Livre V du Code de commerce prévoit également des mécanismes de prévention interne et externe ainsi qu’une procédure de sauvegarde.

L’objectif est de permettre, lorsque cela est possible, une intervention suffisamment précoce pour éviter que les difficultés ne conduisent à une situation irrémédiable.

Pour le dirigeant, la meilleure stratégie consiste donc généralement à intervenir avant que la cessation des paiements ne soit définitivement installée.


19. Cessation des paiements au Maroc : les points essentiels à retenir

QuestionRéponse
Qu’est-ce que la cessation des paiements ?L’impossibilité de faire face au passif exigible avec l’actif disponible
Est-elle identique aux pertes comptables ?Non
Entraîne-t-elle automatiquement une liquidation ?Non
Peut-elle conduire à un redressement judiciaire ?Oui
Qui doit agir ?Notamment le chef de l’entreprise
Quel délai ?30 jours à compter de la cessation des paiements
Où déposer la demande ?Au greffe du tribunal compétent
Quels documents ?Situation comptable, actifs, créanciers, débiteurs, charges, salariés et autres documents prévus par la loi
Le dirigeant est-il automatiquement responsable des dettes ?Non
Peut-il néanmoins être sanctionné ?Oui, en présence des conditions prévues par la loi

Conclusion

La cessation des paiements au Maroc constitue un moment critique pour toute entreprise.

Elle est caractérisée lorsque l’entreprise se trouve dans l’impossibilité de faire face à son passif exigible avec son actif disponible.

Cette situation ne signifie pas nécessairement que l’entreprise doit être liquidée. Selon ses perspectives, un redressement judiciaire peut permettre d’organiser la poursuite de l’activité et le traitement du passif.

Pour le dirigeant, l’une des principales obligations consiste à demander l’ouverture de la procédure de redressement judiciaire dans un délai maximum de trente jours à compter de la cessation des paiements.

Au-delà de cette obligation, la gestion de la période précédant et suivant la cessation des paiements doit être particulièrement prudente. Certains paiements, financements, cessions d’actifs ou décisions de gestion peuvent avoir des conséquences importantes sur la responsabilité du dirigeant.

L’anticipation demeure donc essentielle.

DERYANY Avocat – Entreprises en difficulté au Maroc

DERYANY Avocat accompagne les dirigeants, sociétés, créanciers et investisseurs dans leurs problématiques relatives aux entreprises en difficulté au Maroc, notamment :

  • diagnostic juridique de la cessation des paiements ;
  • prévention des difficultés ;
  • procédures de sauvegarde ;
  • redressement judiciaire ;
  • liquidation judiciaire ;
  • restructuration et réorganisation d’entreprise ;
  • traitement du passif ;
  • déclaration et vérification des créances ;
  • responsabilité des dirigeants ;
  • contentieux commerciaux.

Toute situation de cessation des paiements doit faire l’objet d’une analyse juridique et financière spécifique afin d’identifier la procédure et la stratégie les plus adaptées.

Cessation des paiements au Maroc
Maître Reda Deryany, Avocat

Pour aller plus loin :

Responsabilité du dirigeant en cas de cessation des paiements au Maroc

Déclaration de créance au Maroc : procédure, délai et conséquences

Cessation des paiements au Maroc : définition, conditions et obligations du dirigeant

Redressement judiciaire et liquidation judiciaire au Maroc : procédures, conditions et conséquences

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